Au cœur du parc naturel régional du Luberon, disséminées dans la garrigue provençale, se dressent des constructions énigmatiques qui semblent surgir de la terre elle-même. Ces cabanes en pierre sèche, connues sous le nom de « bories », sont les témoins silencieux d’un mode de vie rural et d’un savoir-faire ancestral. Autour du village de Gordes, l’un des joyaux du Vaucluse, elles composent un paysage unique, invitant à un voyage dans le temps sur les traces des paysans et bergers d’autrefois.
Table des matières
L’histoire fascinante des bories de Gordes
Des origines souvent débattues
Longtemps, le mystère a plané sur l’origine des bories. Certains y voyaient des habitats néolithiques, d’autres des abris ligures. Les recherches historiques et archéologiques ont cependant permis de dater plus précisément leur construction. La majorité des bories que l’on peut admirer aujourd’hui, notamment celles regroupées au sein du « village des Bories », ont été érigées entre le XVIIe et le XIXe siècle. Cette période correspond à une forte expansion démographique et agricole en Provence, nécessitant le défrichement de nouvelles terres. Les pierres extraites des champs, appelées « épierrement », devenaient alors le matériau de construction principal pour ces abris temporaires.
Un habitat fonctionnel et saisonnier
Contrairement à une idée reçue, les bories n’étaient pas des habitations permanentes. Elles servaient principalement d’abris saisonniers pour les travailleurs agricoles. Durant les grands travaux des champs, comme les semailles, la moisson du blé ou la récolte des olives et de la lavande, les paysans pouvaient y loger pour éviter de longs trajets quotidiens. Ces structures avaient de multiples fonctions :
- Logement temporaire pour les ouvriers agricoles.
- Bergerie pour abriter les troupeaux.
- Grange pour stocker les récoltes ou le foin.
- Atelier pour des artisans itinérants.
Chaque borie était spécifiquement conçue pour son usage, avec des aménagements intérieurs rudimentaires mais ingénieux comme des niches murales, des mangeoires ou des cheminées.
Cette histoire, ancrée dans le labeur de la terre, révèle toute l’ingéniosité d’une société rurale capable de créer un habitat fonctionnel à partir des seules ressources de son environnement. Cette intelligence constructive repose entièrement sur une maîtrise parfaite des techniques de la pierre sèche.
Les techniques de la pierre sèche : un savoir-faire ancestral
Le principe de la voûte en encorbellement
La construction d’une borie est une véritable prouesse technique qui ne requiert aucun mortier ni charpente. Le secret réside dans la technique de la voûte en encorbellement. Les murs sont montés en superposant des pierres plates, les lauzes, en les faisant légèrement déborder vers l’intérieur à chaque nouvelle assise. Cette avancée progressive des pierres finit par former une voûte solide et parfaitement étanche. Le poids des pierres supérieures assure la cohésion de l’ensemble, une technique transmise de génération en génération. La dernière pierre, placée au sommet, est la clé de voûte qui verrouille toute la structure.
Un choix de matériaux dicté par l’environnement
Le bâtisseur de bories ne va pas chercher ses matériaux très loin. Il utilise la pierre calcaire locale, abondante dans les collines du Luberon. Chaque pierre est choisie avec soin pour sa forme, son poids et sa taille. Les plus grosses sont utilisées pour les fondations et la base des murs, tandis que les plus plates, les lauzes, sont réservées pour la toiture. Ce savoir-faire empirique permettait de créer des édifices d’une durabilité exceptionnelle, capables de résister aux intempéries et au passage du temps. Voici une comparaison simple entre cette méthode ancestrale et les constructions modernes.
| Critère | Construction en pierre sèche | Construction moderne (béton) |
|---|---|---|
| Matériaux | Pierre locale, ressource naturelle et non transformée | Ciment, sable, granulats, acier (production industrielle) |
| Impact écologique | Très faible, pas de liant industriel, bilan carbone neutre | Élevé, production de ciment très énergivore |
| Intégration paysagère | Parfaite, utilisation des matériaux du site | Souvent en rupture avec l’environnement local |
| Drainage | Excellent, les interstices entre les pierres laissent passer l’eau | Nécessite des systèmes de drainage complexes |
Cette maîtrise technique, entièrement dépendante des ressources locales, a donné naissance à une forme d’architecture vernaculaire qui s’intègre avec une harmonie saisissante dans le paysage provençal.
Une architecture en symbiose avec la nature provençale
Une intégration parfaite dans le paysage
La première chose qui frappe en observant une borie, c’est son mimétisme avec l’environnement. Construite avec la pierre du sol sur lequel elle repose, elle semble être une excroissance naturelle du paysage. Ses formes arrondies, sa couleur ocre ou grise selon la lumière, se fondent dans la garrigue, entre les chênes verts et les touffes de thym. Cette architecture organique ne cherche pas à dominer la nature, mais à composer avec elle. Elle est le reflet d’une époque où l’homme vivait en équilibre avec son milieu, utilisant les ressources disponibles avec parcimonie et respect.
Un microclimat intérieur naturel
L’ingéniosité des bories ne s’arrête pas à leur aspect extérieur. Leur conception offre un confort thermique remarquable. L’épaisseur des murs en pierre, qui peuvent atteindre plus d’un mètre à la base, crée une inertie thermique exceptionnelle. Cette masse de pierre protège de la chaleur écrasante de l’été provençal, maintenant une fraîcheur constante à l’intérieur. En hiver, elle conserve la chaleur accumulée durant la journée. Cette régulation thermique naturelle, sans aucune technologie, témoigne d’une compréhension profonde des principes bioclimatiques. C’est une véritable leçon d’architecture durable avant l’heure.
Cette symbiose entre l’homme et la nature, matérialisée dans la pierre, constitue aujourd’hui un héritage d’une valeur inestimable, dont la sauvegarde est devenue une priorité.
Les bories de Gordes : un patrimoine à préserver
Le classement au titre des monuments historiques
La reconnaissance de la valeur patrimoniale des bories a été un processus lent. Longtemps considérées comme de simples cabanes sans intérêt, elles ont subi les outrages du temps et de l’abandon. La prise de conscience est venue dans les années 1970, notamment grâce à la restauration du « village des Bories ». Ce hameau, entièrement constitué de ces cabanes, a été patiemment restauré à l’identique et ouvert au public. Son succès a été immédiat, menant à son classement au titre des monuments historiques en 1977. Cette protection officielle a marqué un tournant, garantissant la pérennité du site et encourageant la préservation d’autres bories isolées dans la région.
Les défis de la restauration et de la transmission
Préserver une borie n’est pas une mince affaire. La technique de la pierre sèche est un savoir-faire rare qui tend à se perdre. Trouver des artisans capables de restaurer ces édifices dans les règles de l’art est un véritable défi. Chaque intervention doit être menée avec une précision d’orfèvre pour ne pas dénaturer la structure originelle. La transmission de ces compétences est donc un enjeu majeur pour l’avenir. Des associations et des stages de formation s’efforcent de faire revivre cet art de bâtir, assurant que les gestes des anciens ne tombent pas dans l’oubli et que ce patrimoine unique puisse continuer à être admiré par les générations futures.
Pour ceux qui souhaitent découvrir de leurs propres yeux ces chefs-d’œuvre d’architecture rurale, une visite s’impose, mais elle se prépare pour être pleinement appréciée.
Visiter les bories : conseils pratiques pour une expérience unique
Le village des Bories : un musée à ciel ouvert
Le site le plus emblématique pour découvrir cet habitat est sans conteste le « village des Bories », situé à quelques kilomètres de Gordes. Ce musée à ciel ouvert regroupe une trentaine de constructions parfaitement restaurées. La visite permet de comprendre l’organisation d’un hameau et la fonction de chaque bâtiment : habitations, bergeries, fours à pain, cuves à vin. C’est une immersion fascinante dans la vie rurale provençale du XVIIIe siècle. Le parcours est bien balisé et des panneaux explicatifs retracent l’histoire du lieu et les techniques de construction.
Préparer sa visite pour une immersion réussie
Pour profiter au maximum de votre découverte, quelques conseils s’imposent. Le site est entièrement en extérieur et le sol est caillouteux. Il est donc essentiel de bien se préparer.
- Chaussures : portez des chaussures de marche confortables et fermées.
- Protection solaire : en été, le soleil de Provence peut être intense. Pensez au chapeau, aux lunettes de soleil et à la crème solaire.
- Hydratation : emportez une bouteille d’eau, surtout pendant les mois les plus chauds.
- Meilleure période : le printemps et l’automne offrent des températures agréables et une lumière magnifique pour les photos. L’été, privilégiez une visite le matin pour éviter la foule et les fortes chaleurs.
La visite peut être couplée avec celle de l’abbaye Notre-Dame de Sénanque, toute proche, célèbre pour son architecture cistercienne et ses champs de lavande en fleurs de juin à juillet.
Cette escapade au village des Bories est souvent le point d’orgue d’une découverte plus large de la région, et notamment de son village phare, Gordes.
Gordes : un village perché qui séduit les visiteurs du monde entier
Un des plus beaux villages de France
Accroché à sa falaise, Gordes domine la plaine du Calavon et offre des panoramas à couper le souffle sur le massif du Luberon. Classé parmi les « plus beaux villages de France », il incarne l’image d’Épinal du village provençal. Ses ruelles pavées, appelées calades, serpentent entre de hautes maisons en pierre blonde, construites à même le roc. Chaque détour révèle une fontaine, une placette ombragée ou une vue spectaculaire. Le village est dominé par son imposant château, qui abrite aujourd’hui des expositions d’art, et son église massive qui veillait jadis sur les habitants.
Une atmosphère unique et préservée
Malgré sa renommée internationale, Gordes a su conserver son âme et son authenticité. Flâner dans ses rues, c’est s’imprégner d’une atmosphère paisible, surtout tôt le matin avant l’arrivée des foules. Le marché hebdomadaire du mardi matin est un incontournable, où les senteurs de lavande, de thym et de melon se mêlent aux couleurs vives des produits locaux. Le village a attiré de nombreux artistes, séduits par sa lumière et sa beauté brute. Cette effervescence culturelle se ressent encore aujourd’hui à travers les nombreuses galeries d’art qui animent le centre du village. Gordes n’est pas seulement une porte d’entrée vers les bories, c’est une destination à part entière, un concentré de charme et d’art de vivre provençal.
Les bories de Gordes sont bien plus que de simples constructions de pierre. Elles incarnent la mémoire d’un territoire, l’ingéniosité d’un peuple et une harmonie parfaite avec la nature. De leur histoire fascinante à la maîtrise des techniques de construction, elles offrent un témoignage précieux sur la vie rurale d’antan. Leur préservation, au cœur du cadre exceptionnel qu’offre le village de Gordes et le Luberon, permet de transmettre ce patrimoine unique, invitant chaque visiteur à un voyage authentique au cœur de la Provence éternelle.






