Perchées sur les hauteurs du Vaucluse, au cœur du Luberon, d’étranges constructions de pierre semblent veiller sur le village de Gordes. Connues sous le nom de « bories », ces cabanes rustiques, édifiées sans le moindre liant, sont les témoins silencieux d’un savoir-faire ancestral et d’un mode de vie rural aujourd’hui disparu. Leur présence façonne le paysage et interroge le visiteur sur les secrets de leur construction et l’identité de leurs bâtisseurs. Loin d’être de simples abris, elles incarnent un patrimoine architectural vernaculaire d’une richesse insoupçonnée, dont la préservation est devenue un enjeu majeur.
Table des matières
L’art de la pierre sèche : une tradition millénaire
Une technique universelle et intemporelle
L’art de la construction en pierre sèche est une pratique qui se perd dans la nuit des temps. Le principe est d’une simplicité désarmante : il consiste à assembler des pierres brutes, soigneusement choisies et agencées, pour élever un mur ou un édifice sans utiliser le moindre mortier ou autre liant. Tout repose sur la gravité, le poids des pierres et l’habileté du bâtisseur à trouver le parfait équilibre. Cette technique, née du besoin de défricher les terres agricoles tout en réutilisant le matériau extrait, se retrouve sur tous les continents, preuve de son universalité et de son efficacité.
Un savoir-faire inscrit au patrimoine de l’humanité
La pertinence et la valeur culturelle de cette pratique ont été reconnues au plus haut niveau. En 2018, l’UNESCO a inscrit « L’art de la construction en pierre sèche : savoir-faire et techniques » sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Cette distinction souligne la relation harmonieuse entre l’homme et la nature que cette technique incarne, ainsi que son rôle dans la création de paysages durables et la prévention des catastrophes naturelles. Les structures en pierre sèche permettent en effet :
- Le drainage naturel des sols.
- La prévention de l’érosion et des glissements de terrain.
- La création de microclimats favorables à la biodiversité.
- La délimitation des parcelles agricoles et pastorales.
Cette reconnaissance internationale met en lumière l’importance de préserver et de transmettre ce savoir-faire ancestral, qui trouve dans les bories de Provence l’une de ses expressions les plus emblématiques.
Des cabanes aux formes étonnantes : les bories de Gordes
Qu’est-ce qu’une borie ?
Le terme « borie », d’origine provençale, désigne spécifiquement ces cabanes en pierre sèche que l’on trouve en abondance sur le plateau de Gordes. Construites avec le calcaire plat local, appelé lauze, elles servaient principalement d’abris temporaires ou saisonniers. Les agriculteurs y entreposaient leurs outils, les bergers s’y protégeaient des intempéries avec leurs troupeaux, et parfois, elles constituaient un habitat modeste mais fonctionnel. Leur forme est généralement arrondie ou ovoïde, surmontée d’un dôme conique qui assure une parfaite étanchéité.
Un débat sur leur datation
L’âge des bories a longtemps fait l’objet de fantasmes, certains les associant aux Ligures ou à des peuples préhistoriques. Cependant, les recherches historiques et archéologiques ont apporté un éclairage plus précis. Si la technique est millénaire, la grande majorité des bories encore visibles aujourd’hui dans le Luberon ont été construites bien plus récemment. Leur édification coïncide avec une période de forte croissance démographique et d’expansion agricole en Provence.
| Période | Contexte historique | Utilisation principale |
|---|---|---|
| XVIIe siècle | Début de la grande période de défrichement | Abris agricoles et dépendances |
| XVIIIe siècle | Apogée de la construction, expansion économique | Habitat saisonnier, bergeries, granges |
| XIXe siècle | Crise agricole (phylloxéra), début de l’exode rural | Déclin progressif de la construction et de l’usage |
Ces constructions ne sont donc pas les vestiges d’une civilisation lointaine, mais plutôt le témoignage d’un formidable effort de mise en valeur des terres par les paysans provençaux à l’époque moderne.
La découverte d’un ensemble aussi bien conservé permet de mieux comprendre l’organisation sociale et économique de ces communautés rurales d’autrefois. Le meilleur endroit pour s’en rendre compte est sans conteste le site spécialement aménagé près de Gordes.
Le village des Bories : visite incontournable
Un musée à ciel ouvert
À quelques kilomètres de Gordes, le « Village des Bories » est un site exceptionnel, classé monument historique depuis 1977. Il ne s’agit pas d’une reconstitution, mais d’un authentique hameau de cabanes en pierre sèche, restauré et conservé pour témoigner de la vie d’antan. Cette visite est une véritable immersion dans le passé, un musée à ciel ouvert qui regroupe une trentaine de constructions aux fonctions variées, organisées en plusieurs groupes d’habitations et de dépendances agricoles.
La vie quotidienne dans le hameau
En parcourant les ruelles de ce village figé dans le temps, on imagine aisément la vie rude mais organisée de ses habitants. Le site permet de comprendre l’ingéniosité d’une communauté quasi autarcique. On y découvre non seulement des habitations, mais aussi tout un ensemble de structures nécessaires à la vie quotidienne et au travail de la terre :
- Des bergeries pour abriter les troupeaux.
- Des fours à pain communautaires.
- Des cuves à vin creusées dans la roche.
- Des aires de battage pour les céréales.
- Des soues à cochons et des poulaillers.
Chaque cabane, chaque aménagement révèle une adaptation parfaite au milieu et une maîtrise totale des ressources locales.
L’ingéniosité de ces constructions soulève une question fondamentale : comment des paysans, sans formation d’architecte, ont-ils pu ériger des structures aussi solides et durables ? Le secret réside dans une technique de construction aussi simple qu’efficace.
Techniques de construction ancestrales : secrets révélés
Le principe de la voûte en encorbellement
Le secret architectural des bories réside dans une technique spécifique : la voûte en encorbellement. Contrairement à une voûte classique qui nécessite un cintre (coffrage) et une clé de voûte, celle-ci est autoportante. Les bâtisseurs superposaient des rangées de pierres plates en les faisant légèrement déborder vers l’intérieur à chaque assise. Le cercle se rétrécit ainsi progressivement jusqu’à pouvoir être fermé par une simple grande lauze au sommet. Le poids des pierres supérieures assure la cohésion de l’ensemble, créant une structure d’une solidité à toute épreuve, capable de traverser les siècles.
Le choix et la taille des pierres
La construction d’une borie commençait par le tri méticuleux des pierres extraites lors du défrichage des champs, une activité connue sous le nom d’épierrage. Les plus grosses et les plus régulières étaient réservées pour les fondations et la base des murs. Les pierres plus plates, les lauzes, étaient utilisées pour les niveaux supérieurs et la toiture. Aucune pierre n’était perdue : les plus petites servaient de calage pour stabiliser les plus grandes et combler les interstices, assurant ainsi la parfaite imbrication de l’ensemble.
Cet agencement minutieux des pierres, qui structure l’habitat, se retrouve à plus grande échelle dans l’ensemble du paysage environnant, créant un écosystème façonné par la main de l’homme.
Les bories dans le paysage du Luberon
Un élément structurant du paysage agricole
Les bories ne sont pas des éléments isolés. Elles font partie d’un système agraire complexe et cohérent entièrement bâti en pierre sèche. Elles sont le point d’orgue d’un paysage où chaque pierre a trouvé sa place. Autour d’elles, on observe :
- Des murs de clôture délimitant les parcelles.
- Des murs de soutènement, ou restanques, qui créent des terrasses cultivables sur les pentes des collines.
- Des chemins caladés pour faciliter les déplacements.
- Des tas de pierres issus de l’épierrage, appelés clapas, qui servent parfois de refuge à la petite faune.
L’ensemble forme un paysage culturel d’une grande valeur, témoin de l’interaction continue entre l’homme et son environnement.
Une intégration parfaite à l’environnement
Construites exclusivement avec le matériau trouvé sur place, les bories et les aménagements qui les accompagnent semblent littéralement sortir de terre. Elles s’intègrent avec une harmonie parfaite dans la garrigue et les chênaies du Luberon. Cette architecture vernaculaire est l’exemple même de la construction durable et écologique, bien avant que ces concepts ne deviennent à la mode. Elle ne laisse aucune cicatrice dans le paysage et utilise une ressource locale et abondante, sans transport ni transformation industrielle.
Ce patrimoine, si intimement lié à l’histoire et au paysage du Luberon, est cependant fragile. Sa survie dépend d’une prise de conscience et d’actions concrètes face aux défis du monde moderne.
Préserver un patrimoine unique : enjeux et défis modernes
La menace de l’oubli et de la dégradation
Avec l’abandon des pratiques agricoles traditionnelles au XXe siècle, de nombreuses bories ont perdu leur fonction. Livrées à elles-mêmes, sans entretien, elles sont menacées par l’érosion naturelle, le développement de la végétation qui disloque les murs, et parfois par le vandalisme ou les aménagements modernes peu respectueux. Chaque borie qui s’effondre est une page de l’histoire locale qui se tourne, un savoir-faire qui risque de tomber dans l’oubli. La principale menace reste l’indifférence face à ce patrimoine jugé « mineur » en comparaison des grands monuments.
Les acteurs de la sauvegarde
Heureusement, la prise de conscience de la valeur de cet héritage est bien réelle. Des associations de passionnés, des artisans, des collectivités locales et des organismes comme le Parc Naturel Régional du Luberon œuvrent à sa sauvegarde. Leurs actions sont multiples : inventaire des constructions, chantiers de restauration, sensibilisation du public et des propriétaires. Le classement de sites comme le Village des Bories joue un rôle crucial en assurant leur protection juridique et en attirant l’attention sur l’importance de ce patrimoine pour l’identité du territoire.
| Défi | Action mise en œuvre | Objectif |
|---|---|---|
| Dégradation naturelle | Chantiers de restauration par des artisans spécialisés | Consolider les structures existantes |
| Manque de connaissance | Inventaires, publications, conférences | Documenter et faire connaître ce patrimoine |
| Perte du savoir-faire | Stages de formation, ateliers d’initiation | Transmettre les techniques de construction |
| Absence de protection | Classement au titre des monuments historiques | Assurer une protection légale et une reconnaissance |
Ces efforts sont essentiels pour que les générations futures puissent à leur tour admirer ces chefs-d’œuvre d’architecture populaire.
Les bories de Gordes sont bien plus que de simples curiosités touristiques. Elles sont l’héritage tangible d’une société paysanne ingénieuse, un symbole de l’harmonie entre l’homme et la nature, et un chef-d’œuvre de l’architecture vernaculaire. Leur construction, basée sur la technique de la pierre sèche et la voûte en encorbellement, révèle un savoir-faire ancestral d’une efficacité redoutable. En façonnant les paysages du Luberon, elles nous rappellent l’importance de préserver ce patrimoine unique, dont la sauvegarde constitue un défi permanent mais essentiel pour la mémoire du territoire.






